BLOGIRAQ ET DU PROCHORIENT

Pour comprendre la guerre en Irak et éviter l'Islamophobie galopante - To understand the war in Iraq and to avoid Islamophobia - Each post is in French with an English version -

Saturday, March 11, 2006

IRAK : DES LUTTES MILLENAIRES POUR LE CONTROLE DE LA REGION

L'Irak moderne est constitué par l'ancienne région biblique appelée Mesopotomia par les Grecs, c'est à dire la terre entre les deux fleuves (potomos). Son histoire est aussi vieille que celle de l'humanité. Les premières traces de civilisation remontent au 4ème millénaire avant Jesus Christ avec l'essor des Sumériens qui vont développer leur culture jusque vers 2350 BC. Viendront ensuite dans cette région fertile des conquérants et des peuples nouveaux dont les Akkadiens (2350-2112 BC), les Amorites, les Assyriens (1600-609 BC), les Chaldéens (626-539 BC), puis des peuples grecs et perses comme les Achaemeniens, Seleucides, Parthes et Sasanides entre 539 BC et 637 AD, date de la conquête arabe. L'histoire plus récente est si riche en luttes et destructions qu'elle devient très compliquée à expliquer simplement. Rappelons pour simplifier les faits suivants.

En 637, une force armée musulmane sous le commandement de Sa'd ibn Abi Waqqas battit l'armée perse à la bataille de Al-Qadisiyya et rasa la ville de Ctesiphon. Fin 638, les Musulmans avaient conquis la quasi-totalité de l'Irak et le dernier roi sasanide, Yazdegerd III,s'enfuyait en Perse tandisque l'Irak devenait une province du caliphat shia (on dit aussi shiite) jusqu'en 661, date à laquelle les sunnis Omeyades prennent le pouvoir. Les querelles fratricides entre Sunnites et Shi'ites (ou Shia) en Irak ne remontent donc pas à l'entrée en guerre des Etats Unis contre l'Irak de Saddam Hussein, lui même un Sunni quoiqu'il se proclamait laic et avait fait de l'Irak un état séculier.

Mais en 747 l'opposition aux Omeyades commence à s'organiser : une branche de la famille du prophète, les Abbassides (Shia), s'emparent du pouvoir et deviennent caliphes à Al-Kufah. En 762, le caliphe al-Mansur fonda une nouvelle capitale sur le site d'un ancien village nommé Bagdad ; officiellement dénommée la cité de la paix (Madinat as-Salam), la ville conserva toutefois son nom de village. Dès l'an 800, la ville comptait plus de 500.000 habitants et était le siège du gouvernement et de la religion : son rayonnement intellectuel et commercial sur tout le bassin méditerranéen et le Proche Orient fut immense. Toutefois, dès le IXème siècle, des mercenaires turcs commencèrent à grignoter le pouvoir, notamment militaire, et dès la fin du siècle, l'empire avait éclaté, les Perses, les Egyptiens et les provinces du Nord ayant retrouvé leur indépendance. Au Xème siècle, la destruction volontaire du canal Nahrawan destinée à entraver l'avance de troupes d'invasion sonna la fin de l'époque dorée de l'empire abbasside d'Irak, notamment de son essor agricultural. Le canal -une des merveilles techniques de l'époque- ne sera jamais réparé et avec lui disparait une des sources de richesses de la région.

Finalement, au XIème siècle, Toghrl Beg, leader d'une famille de la tribu turque oghouze vivant à l'origine au nord de la mer d'Aral, les Seldjoukides, s'empara de Bagdad et durant les XIème et XIIème siècles, les Seldjoukides assurèrent leur contrôle sur la quasi totalité de l'ex-empire abbasside. Toutefois, à la fin du XIIèe siècle, les Abbassides trouvèrent le moyen de reprendre le pouvoir et le caliphe caliph an-Nasir (1180-1225) va tenter pendant plus de 50 ans de rallier le monde musulman arabe sous la bannière d'un universalisme abbasside, fusionnant Shia et Sunni.

La conquête mongole va mettre fin à ces ambitions fédéralistes. Le 10 Février 1258, la ville de Bagdad tomba entre les mains du commandant (non musulman) mongol Hülegü, un petit fils de Genghis Khan, qui avait été expédié depuis sa lointaine Mongolie pour négocier avec les Abbassides. L'assassinat du dernier caliphe abbasside al-Musta'sim (1242-58) marque la fin de la grande période de rayonnement de l'Irak dans le monde. Officiellement, la ville de Bagdad fut détruite par les Mongols et ses 800.000 habitants massacrés. La région devient une division de l'unité administrative Il-Khan Mongol (Azerbaidjan), elle même dépendant du Grand Khan en Chine. La ville de Tabriz in Azerbaijan et celle de Mosul prirent rapidement la place de Bagdad comme centre politique et commercial de la région qui devint en réalité contrôlée par un condominium où Musulmans, Juifs et Chrétiens se partagaient les tâches sous la supervision du commandant mongol de la garnison.

Du XIVème au XVIème siècles, des tribus turques évincèrent les derniers mongols (Jalayirids) mais tombèrent elles-mêmes victimes du prince perse musulman Shah Isma'il I, foundateur de la dynastie Shi'ite Safavid en Iran. Ismail entra dans Baghdad à la tête de ses troupes turques Kizilbash . Et tout comme sous la période des Turcs, une gestion tribale centrifuge continua à dominer la politique de la région.

Toutefois, en 1533, le sultan ottoman Suleyman I, le Magnifique (voir photo ci-dessus), lanca sa campagne contre ce système tribal en Irak et dépose le gouverneur Safavide Muhammad Sultan Khan. Il s'empare de Bagdad qui est intégrée à l'empire ottoman turc ainsi que du Sud du pays qui voit sa configuration géopolitique passer de l'Est à l'Ouest tandisque l'Irak ottoman fut constitué de trois provinces majeures, Mosul, Bagdad et Basra. Les populations de Mosul et de Shahrizor au Nord et N.E étaient kurdes ou non-arabes, celles de plaines, des marais et des régions désertiques parlaient l'Arabe mais toutes avaient énormément souffert de siècles de luttes et de derstructions. Le tribalisme régnait en maître sur ces populations et leur niveau technique et culturel s'était terriblement abaissé depuis la grandeur abbasside.

La région était amèrement divisée entre le Sud Shi'ite qui avait été sous influence perse et le Nord Sunnite. En outre, il existait une communauté commerciale et financière juive active à Bagdad et des Assyriens Chrétiens étaient puissants à Mosul. Les Ottomans s'efforcèrent de recréer un Irak puissant économiquement et intellectuellement mais la province irakienne resta jusqu'à la fin de l'empire ottoman un foyer de troubles et de divisions : Bagdad retrouva une partie de son rayonnement, notamment en matière architecturale mais son prestige historique et politique était perdu pour toujours.

Au cours des trois siècles suivants, les Ottomans successivement mirent en place des politiques de décentralisation ou de centralisation de leur gestion de la province mais de plus en plus eurent du mal à empêcher les influences croissantes des Anglais et autres Européens de faire sentir leurs effets nocifs pour l'avenir du pays.



Friday, March 10, 2006

SHIA ET SUNNI, LES FORCES EN PRESENCE

Tout le monde ou presque sait désormais que l'Islam, comme le Christianisme, a eu son schisme et que la religion musulmane est divisée pratiquement depuis la mort du Prophète en 632 AD (que Dieu ait son âme) entre Sunni d'une part et Shia (ou Shi'ites) de l'autre. Les Shia qui représentent environ 88% de la population musulmane (1,3 milliard) (1) affirment détenir la vérité de la religion et être les successeurs de Mahomet via son cousin et gendre Ali : ils considèrent qu'Ali fut le Premier Imam nommé par Dieu après Mahomet et de Droit le Premier caliphe, c'est à dire en fait le Pape des musulmans.

Les Sunni (11%) pensent que le véritable successeur du prophète était son beau-père et fidèle serviteur Abu Bakr et que les partisans d'Ali ibn Abu Talib (dit Ali) ne sont que des usurpateurs qui se sont éloignés de la vraie foi. De ce fait, les Sunnis les appellent le Shi'at Ali ( le parti d'Ali ou Shia) ou les Rafida (ceux qui refusent) ce qui donne au pluriel les Shia. La carte ci-dessus représente en rouge l'implantation des Shia et en jaune celle des Sunnis au Proche Orient.

Les détails du schisme ont relativement peu d'importance, ils témoignent davantage de querelles de personnes et de rivalités que de fractures théologiques comme ce fut le cas pour le Christianisme avec Arius. Alors que le corps du prophète était encore tiède, Abu Bakr s'imposa comme le successeur soi-disant désigné de Mahomet et eut recours à menaces et, selon les Shia, à des violences physiques -voire à des persécutions- pour amener les membres du Shi'At Ali à résipiscence.

Aussi, dès 634, à la mort de Abu Bakr, les divisions vont s élargir et des conflits éclater un peu partout en Arabie, mais les partisans de Bakr vont détenir le caliphat jusqu'en 656, date de l'assassinat de Uthman ibn Affan, caliphe en fonction, par des insurgents comme on dirait aujourd'hui. A cette date, les partisans d' Ali ibn Abu Talib, toujours en vie, le poussent à prendre le caliphat ce qu'il finit par accepter. En 661, Ali sera assassiné à son tour par un soldat et son fils Hasan ibn Ali deviendra Caliphe mais ne se sentant pas de taille, il laisse la place à un proche de Uthman ibn Affan, un certain Mu'awiya (602-680) , gouverneur de Syrie qui va fonder la dynastie sunnite des caliphes Omeyades (661-750). La capitale de l'Islam va devenir Damas. Les Shia vont le hair dans la nuit des temps car il avait osé s'en prendre à Ali.

Sous les Omeyades, l'Islam va connaitre une formidable expansion, allant jusqu'à l'Espagne et au Pakistan. En 750, les Omeyades vont être battus et massacrés lors de la bataille de Zab (aujourd'hui en Irak) avec l'aide des Perses (Iran) et des Shia par une nouvelle dynastie, les Abbassides, qui va déplacer le siège de l'Islam à Bagdad. Un prince omeyade survivant, Abd-ar-rahman, conserva les territoires musulmans d'Al-Andalus (Espagne) et fonda à Cordoba (Cordoue) une nouvelle dynastie omeyade qui va durer jusqu'en 1030. Son fils fera de Cordoba la rivale de Bagdad comme capitale de l'Islam.

Les Abbassides -qui prétendent descendre d'un oncle du prophète- reprochaient aux Omeyades leur sécularisme et disaient vouloir appliquer l'islam idéal, préconisant une société sans classes, sous l'autorité d'un chef politico-religieux issu de la famille du Prophète. Une fois au pouvoir, ils vont un peu retourner leur veste et s'en prendre aux Shia qui les avaient aidés à conquérir le pouvoir : ils embrasseront la foi des Sunni et vont s'en prendre aux Shia qui contestaient leur filiation. Leur règne va durer jusqu'à l'invasion mongole en 1258 qui s''empare de Bagdad sous l'autorité du prince mongol Hulagu Khan : les Mongols exécutèrent le dernier calife, Mustasim. Les survivants du massacre furent accueillis en Egypte où ils perpétuèrent symboliquement la dynastie abbasside jusqu'en 1543. Les Abbassides sont à la source de l'influence culturelle et scientifique dans le monde moyennageux et obscurantiste d'Europe et développèrent médecine et mathématiques à un niveau ignoré en Europe depuis l'Antiquité.

A partir de 1281, la dynastie des Turcs Ottomans - qui avaient adopté l'Islam depuis le VIIIème siècle- va prendre le dessus au Moyen Orient et créer un empire qui s'étendra sur plus de 5 millions de km2 : au sommet de sa puissance au XVIème siècle, l'empire comprendra l'Anatolie, le Proche Orient, une large partie de l'Afrique du Nord et la plupart de l'Europe du Sud-Est jusqu'au Caucase. Il va durer jusqu'en Novembre 1922, date de la dissolution de l'empire par les Alliés victorieux du Premier Conflit mondial et de l'abdication du sultan Mehmed VI Vahdettin. La Turquie actuelle -quasi totalement sunnite- sera alors créée et le nationalisme arabe, enfin libéré de 700 ans de domination turque, va enfin pouvoir s'exercer contre les ambitions géo-politiques et impérialistes des vainqueurs de la Première Guerre.

Toutefois, si les rivalités inter-arabes avaient été anesthésiées durant l'occupation ottomane, les appétits coloniaux des Alliés ne vont pas tarder à les réveiller.

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(1) Noter qu'à eux seuls trois pays -Inde (150 millions), Indonésie (220) et Bangladesh (120)- représentent près de la moitié de la population musulmane de la planète.

COMPRENDRE LA GUERRE EN IRAK

Question : Comment se fait-il que des soldats américains et anglais qui ne savaient même pas où se trouvait exactement l'Irak avant d'y être envoyés se retrouvent désormais dans la situation de mettre en ligne les descendants d'une des plus vieilles civilisations de la planète ?
Londes n'était qu'un marais quand Bagdad rayonnait sur le monde antique et New York une ile inconnue peuplée de peaux-rouges.

Pour tenter de répondre à cette question qui devrait révolter tous les esprits libres, j'ai décidé de créer un blog sur l'Irak que j'ai appelé Blogirak. J'en ai en effet assez d'entendre les âneries des chaines de TV américaines sur le sujet de la guerre, notamment celles de Fox News, ou les banalités des journaux qui éditorialisent pompeusement ou relatent des faits bruts sans épiloguer : comme d'habitude dès qu'il s'agit de guerre, l'ensemble ne permet pas de savoir ce qui se passe, pourquoi et comment.

J'ai donc travaillé la question avant de commencer ce blog et tenté d'y voir un peu plus clair depuis la création de la nation irakienne dans les années 20. Au jour le jour, je tâcherai d'expliquer à mes lecteurs s'il s'en trouve où en est le problème irakien. Bonne lecture et bonne chance. Mais pour commencer un peu d'histoire.